I n v i s i b l e s

Un jour, il faisait très très froid, j’étais sur mon banc comme d’habitude, tout seul. D’un seul coup, une jeune femme s’approche, elle s’assoit à côté de moi, je la regarde pas. Elle sent bon. Elle ne dit pas un mot et j’entends qu’elle pleure. Et là, elle pose sa tête sur mon épaule. Là je croyais que mon cœur s’était arrêté de battre. Je suis resté immobile, je sais pas combien de temps, le soleil avait disparu, le poissonnier avait fermé son magasin depuis longtemps et elle dormait contre mon épaule. J’avais l’impression d’être un arbre. Je voulais plus bouger pour toujours. Que ça s’arrête jamais. Alors j’ai fermé les yeux. Mais elle s’est réveillée et elle est partie.

Parfois on en voit un autre dans un café. Il est seul. Il a une consommation devant lui mais il ne boit pas. Son corps, son allure, sa façon de se tenir très droit, d’être endimanché, raconte une histoire qu’on aimerait bien entendre. Mais il ne parle pas. Visiblement il n’attend personne. Aucune femme ne le rejoint, aucun camarade pour jouer aux dominos, aux cartes, ou boire un coup avec lui. Qui sont-ils ? Des travailleurs immigrés, écartelés entre les deux rives de la Méditerranée, qui ont vieilli ici, en France. Ils sont restés seuls, pour des raisons diverses. Ils ne sont pas rentrés au pays. La France est devenue leur pays, ils y ont apporté leurs rêves, mais ils sont devenus des fantômes. Dans la mythologie, le royaume d’Hadès (épithète signifiant « l’invisible »), celui qui arrivait à entrer dans le royaume des morts, pouvait observer, interroger les ancêtres, et revenir dans le monde des vivants, fort de cette sagesse, à une condition : celle de ne pas s’asseoir sur « la chaise d’oubli ».